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Modifions-nous un souvenir chaque fois que nous nous en souvenons ?

Modifions-nous un souvenir chaque fois que nous nous en souvenons ?

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Quelque part chez vous se trouve un petit objet qui ne sert absolument à rien. Une fleur séchée entre les pages d'un roman que vous n'avez pas rouvert depuis des années. Un billet de concert. Un galet ramassé sur une plage dont vous avez oublié le nom. Jamais vous ne le jetteriez.

Enfant, je tenais des journaux intimes fermés par de minuscules cadenas, et le jour où j'ai perdu une clé, j'ai crocheté mon propre journal avec une épingle à cheveux. Je ne me souviens pas d'un seul mot que j'y ai écrit. Je me souviens du déclic.

Nous ne collectionnons pas des objets, mais des ancres

Peut-être ne gardons-nous pas les souvenirs pour ce qu'ils sont, mais pour ce qu'ils retiennent : la preuve que quelque chose a eu lieu, et que nous étions là. Une figurine de porcelaine achetée dans une boutique de musée peut contenir tout un après-midi. Il suffit de la toucher pour voyager.

Les odeurs le font mieux que tout. Un parfum peut vous placer à trois endroits à la fois : ici, dans une cuisine d'enfance, et dans un après-midi futur où vous le croiserez de nouveau et serez ramenée à aujourd'hui.

La mémoire n'est pas une archive

Voici le plus étrange. Les chercheurs qui étudient la mémoire décrivent un phénomène appelé reconsolidation : chaque fois que nous rappelons un souvenir, il devient un bref instant modifiable avant de se fixer à nouveau. Nous ne rejouons pas le passé. Nous le racontons, un peu autrement, à la personne que nous sommes devenue.

Les lustres de ce dîner deviennent des chandeliers, parce que leur lumière plus douce semble plus fidèle à la conversation. L'averse qui vous a trempée dans un jardin devient une fine bruine. Dans Before Sunset, Jesse et Céline gardent pendant neuf ans le souvenir d'une seule nuit à Vienne, et lorsqu'ils se retrouvent enfin, leurs versions ne concordent pas tout à fait. Aucun des deux ne ment.

Les peintres le savaient bien avant les scientifiques

Caspar David Friedrich a peint sa femme, Caroline, à la fenêtre de son atelier de Dresde. On ne voit jamais son visage. On voit à peine le paysage : un morceau de ciel, les mâts des bateaux sur le fleuve. Ce n'est pas le portrait d'une pièce. C'est le portrait d'une attente, de ce que l'on ressent debout devant une fenêtre.

Caspar David Friedrich, Femme à la fenêtre, 1822. Alte Nationalgalerie, Berlin

La plupart des tableaux que nous aimons fonctionnent ainsi. Ils ne gardent pas les faits. Ils gardent l'émotion.

Et si l'oubli protégeait un souvenir ?

Les souvenirs que nous ne revisitons jamais restent exactement tels qu'ils étaient, comme ces fleurs séchées dans des livres que l'on n'ouvre plus. C'est peut-être pour cela que nous gardons des lettres que nous ne relisons jamais : les relire les changerait.

Et peut-être est-ce très bien ainsi. Le but n'a peut-être jamais été de tout conserver à l'identique, mais de laisser un souvenir devenir plus tendre, plus doré, plus fidèle à l'émotion qu'aux faits.

Une petite pratique : garder l'émotion

  1. Choisissez un souvenir sur une étagère ou dans un tiroir, et prenez-le en main.
  2. N'essayez pas de vous rappeler ce qui s'est passé. Remarquez ce que vous ressentez, dans la poitrine, les épaules, la respiration.
  3. Trouvez un mot pour le dire. Un seul.
  4. Écrivez ce mot tout près de l'objet : au dos d'une photo, à l'intérieur du livre, sur un papier glissé dans la boîte.

La prochaine fois que vous le tiendrez, l'émotion viendra d'abord, et l'histoire ensuite. Et si une émotion n'a pas encore d'objet, ces tableaux pour les jours où quelque chose vous manque pourront la garder pour vous.

Un journal pour les tableaux rencontrés

C'est ce que nous entendons par l'art comme souvenir d'une émotion. Le Journal de la Collectionneuse est un zine gratuit à imprimer pour garder la trace de vos rencontres avec l'art : où vous avez croisé un tableau, ce que vous avez remarqué en premier, et ce qu'il vous a fait ressentir.

N'oubliez pas de prendre tout le temps qu'il vous faut, et retrouvez-moi à la prochaine.

Avec tendresse, Evi

Garder l'émotion, pas seulement les faits