Il y a quelque temps, dans une brocante, j'ai acheté un minuscule cadre victorien. Ce n'est qu'une fois chez moi que j'ai remarqué la photographie à l'intérieur : une femme, en pied, si petite qu'on ne distingue pas son visage. On ne voit que sa silhouette. La coiffure, la courbe du buste, une taille d'une finesse impossible.
Cette taille n'était peut-être pas tout à fait la sienne.
Retouchée avant Photoshop
Au XIXe siècle, les photographes retouchaient leurs négatifs à la main, avec de fins crayons et des lames : ils adoucissaient la peau, lissaient une mâchoire, affinaient une taille avant même que l'image ne soit tirée. Dès qu'il a été possible de saisir une image, il a été possible de l'arranger.
Et avant la photographie, il y avait le peintre.
Le portrait qui a déçu un roi
En 1539, Henri VIII cherche une quatrième épouse. Hans Holbein le Jeune est envoyé peindre Anne de Clèves, et son portrait, aujourd'hui au Louvre, montre une jeune femme calme et digne. On raconte qu'en la rencontrant enfin, Henri s'est senti trompé. Le mariage a duré environ six mois. Fait curieux, ce n'est pas tant le peintre qu'on a blâmé que le ministre qui avait arrangé l'union.
Hans Holbein le Jeune, Anne de Clèves, 1539. Musée du Louvre, Paris
Les portraits de cour n'ont jamais été neutres. C'étaient des présentations, des négociations, parfois des réclames. Un peintre qui rendait une duchesse ordinaire ne gardait pas longtemps ses commandes.
Le portrait qui disait la vérité
Oscar Wilde a imaginé l'inverse. Dans Le Portrait de Dorian Gray, le visage reste parfait tandis que le tableau, enfermé à clé, enregistre tout. L'idée effraie parce qu'elle renverse nos attentes : nous comptons sur la toile pour flatter, pas pour avouer. (Si vous vous êtes déjà demandé ce que montrerait votre propre portrait, voici quelques pistes d'écriture autour de Dorian Gray.)
On ne se laisse tromper qu'une fois
Ensuite, croire devient un choix. Et nous continuons à le faire, parce qu'une part de nous veut l'image parfaite, la note parfaite, la lumière parfaite, même en sachant qu'un outil a aidé à la fabriquer.
De nouveaux outils, le même désir, les mêmes yeux qui veulent croire.
Peut-être que la réponse n'est pas de partir en guerre contre chaque image flatteuse. Peut-être s'agit-il de trouver assez de paix pour qu'elles cessent de nous menacer. D'apprécier un beau portrait comme une histoire du soir : pleinement, sans avoir besoin qu'il soit vrai.
Comment regarder une image flatteuse
Essayez avec un portrait peint, une vieille photographie, ou n'importe quelle image de votre fil d'actualité.
- Remarquez d'abord ce qu'elle veut vous faire ressentir : de l'admiration, de l'envie, de la tendresse, de la confiance.
- Cherchez la main qui l'a faite. Une ombre adoucie, un cou allongé, une lumière un peu trop bienveillante.
- Demandez-vous ce que l'image raconte de la personne qui l'a voulue, et de celles à qui elle était destinée.
- Puis appréciez-la malgré tout, comme on apprécie un roman que l'on sait inventé.
En chemin, vous remarquerez que les images vous tirent moins. Vous les voyez clairement, et vous les trouvez toujours belles.
Des lettres, vraies ou imaginées
Certaines de mes lettres sont vraies, d'autres penchent vers la fiction. J'espère que vous les aimerez dans les deux cas. La Première Lettre est une courte méditation sensorielle sur le fait de recevoir une lettre, accompagnée d'un extrait de notre magazine « (meditating) On Art », et elle est gratuite.
N'oubliez pas de prendre tout le temps qu'il vous faut, et retrouvez-moi à la prochaine.
Avec tendresse, Evi